• Christian B.

Au Refuge Vazzoler, souvenirs, souvenirs

Mis à jour : nov. 2


Vazzoler est un endroit magnifique, on y écoute le bruit du vent dans les mélèzes, on regarde les nuages venir caresser les murailles qui dominent alors qu'on passe le temps à lire ou relire les topos des grandes voies ouvertes par nos illustres devanciers dans ces parois verticales quand elles ne sont pas surplombantes.

Il y a donc longtemps - j'avais 23 ans - j'avais adhéré avec enthousiasme à l'idée de Jean-Louis, mon ami d'enfance, qui me proposait une semaine d'escalade extrême dans ces Dolomites qui hantaient nos rêves de grimpeurs.

Sans doute est-ce la lecture du livre de Georges Livanos « Au-delà de la Verticale » qui l'avait inspiré. Ce natif de Marseille surnommé le « Grec » dans le milieu de la grimpe de ces années-là en raison de ses origines et du fait de la consonance de son nom, raconte ses escalades avec une faconde incroyable en pratiquant si de besoin l'autodérision. Il a passé à Vazzoler bien des étés, parcourant la plupart des grands itinéraires et ouvrant des voies nouvelles parmi les plus difficiles qui soit comme au spigolo de la Cima Su Alto dont l'ascension a fait date dans le milieu de la grimpe des années 1950.

Donc cette année de mes 23 ans, au début du mois de septembre, après une nuit de train depuis Nantes où je résidais, j'avais retrouvé à Lyon mon ami venu de Paris où il était étudiant. Nous avons continué ensemble vers Venise, Belluno, Agordo et Listolade.

J'ai souvenir de la longue montée vers Vazzoler de huit kilomètres sur un dénivelé de 679 mètres avec un sac bien lourd dans la chaleur due à un soleil particulièrement généreux, sur la piste empierrée alors que se découvraient les parois dont nous rêvions.

J'aurais pu croiser le « Grec » mais en cette année 1964, ou bien il avait pris ses vacances plus tôt, ou bien il était dans un autre coin des Dolomites.

Durant notre séjour, le « grand méchant loup » a été indulgent et s'est limité à donner quelques avertissements aux deux jeunes présomptueux qui venaient se lancer dans les grandes escalades !

Dans la voie Tissi de la Torre Venezia, ce n'était pas la grande forme après nos journées et nuits de train s'ajoutant à la pénible montée au refuge. Retardés, nous avons dû bivouaquer dans la descente ... en tee-shirt sur une terrasse en pierrailles se déversant vers le vide!

Dans cette face sud où il fait très chaud, surtout partez légers et n'emportez rien nous avaient dit deux copains guides rencontrés au refuge ! Merci du conseil les gars !

Indirectement, nous avons reçu un second avertissement : notre retard causé par ce bivouac non prévu nous a décalés dans notre programme et les deux copains guides ne nous ont pas attendus pour aller faire la voie Solleder Lettembauer de la face nord de la Civetta, une voie très difficile ouverte en 1925 (première voie de niveau VI… avec le matériel de l’époque !) comme nous l'avions convenu.

Ils ont été pris par l'orage un peu avant le sommet et l'un a eu un tympan perforé, l'autre les mains brûlées par la foudre. Un rendez-vous pour nous heureusement manqué !

Dans les Dolomites, les longueurs d'escalade sont le plus souvent de 35 mètres voire un peu plus entre les relais ce qui nécessite l'utilisation de deux cordes de 35 ou 40 mètres. Nous avions une mince corde de 60 mètres que l'on utilisait à double comme c’était la règle alors dans les Alpes Occidentales.

À la Torre Trieste, la « torre delle torre », peu avant la fin de notre séjour, nous avons décidé de l'utiliser en simple et j'avais glissé dans mon sac la vingtaine de mètres superflue. Heureusement, mon leader était un remarquable grimpeur et il n'a pas chuté dans les grands surplombs à la moitié de la voie, pas sûr que la corde aurait tenu !

Vazzoler ! J'ai souvenir d'un jour de pluie où nous avions aidé Armando, le gardien des lieux, à couper du bois, nous avions terminé la journée devant une bouteille de vin blanc. Je ne parlais pas italien à l'époque mais le grand Armando° baragouinait quelque peu en français ce qui avait permis quelques échanges...

J'ai retrouvé avec émotion le portrait du « Grec » à la meilleure place dans la salle à manger de Vazzoler, entouré de nombreux portraits des grimpeurs qui ont laissé leur empreinte dans les Dolomites.

Si je n’ai finalement pas croisé notre « Grec », aujourd'hui encore je me délecte à la lecture de son « Au-delà de la Verticale », le bouquin ne quitte jamais ma table de chevet !

Je suis mélancolique ce soir alors que j'écris ces lignes. Le temps passe ... « Grec », ton souvenir restera longtemps dans les mémoires. Et quant à toi, Jean-Louis, mon frère, nous avons tant partagé durant nos années de jeunesse, ton absence depuis dix années est durement ressentie.

PS Les vues en noir et blanc sont celles prises en 1963 dans la Via Tissi de la Torre Venezia et scannées. Pour restituer l'ambiance de ces grandes escalades et pour illustrer cet article quelques photos complémentaires dans cette même voie proviennent des sites italiens : Sassbaloss, Kitalpha et Scuolaguidodellatorre. Grazie a tutti!

° Armando Da Roit est devenu par la suite sénateur. Il est décédé en 1998.


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