• Christian B.

Tromelin, l'île des esclaves oubliés

Mis à jour : 30 déc 2019


Au printemps 2010 j’ai eu la chance et le bonheur d’aller dans les Terres Australes avec le Marion Dufresne, le bateau des TAAF ( Terres Australes et Antarctiques Françaises ) et de l’IPEV ( Institut Polaire Paul-Émile Victor ), mais avant de naviguer vers le sud de l’Océan Indien au départ de l’île de la Réunion, nous avons effectué une rotation pour aller ravitailler l’île Tromelin, située sous les Tropiques à 450 kilomètres à l'est de Madagascar et 535 kilomètres au nord de l’île de la Réunion.

La république y a installé une base météo pour étudier les cyclones qui traversent l’Océan Indien, la seule présence humaine étant celle des trois collaborateurs° de MétéoFrance dont la mission est la mise en œuvre et la surveillance de la station météo et affirmer la présence française dans ce coin perdu.

Ce fut, pour nous, visiteurs, une torride après-midi passée à arpenter le confetti de corail où la végétation se limite, hormis quelques cocotiers plantés autour de la base, à des arbustes de veloutiers et de pourpiers parmi lesquels nichent des dizaines de fous masqués à palmes noires et de fous à pieds rouges.

Ce fut également l’occasion de découvrir in situ l’épisode tragique des « naufragés de Tromelin ». Dans la nuit du 1er août 1761, l’Utile, un navire de la Compagnie des Indes Orientales, commandé par Jean de Lafargue avec 142 hommes à bord et transportant clandestinement 160 hommes, femmes et enfants, pour les emmener en esclavage à l’île Maurice, malgré l'interdiction de la traite décrétée par les gouverneurs, s'échoue dans la tempête à la suite d’une erreur de navigation sur Tromelin puis se brise.

Une partie de l'équipage et une soixantaine de Malgaches parviennent à rejoindre l'île. Les survivants ont vite fait le tour de leur prison sableuse et vide. Les jours suivants, ils récupèrent tout ce qu'ils peuvent de l'épave : du bois, des outils, mais aussi quelques barriques d'eau-de-vie et d'autres de farine. Un puits vite creusé fournit une eau saumâtre, mais buvable. Oiseaux et tortues géantes complètent le régime. L'ordre règne : blancs et esclaves vivent dans des camps différents.

Deux mois après le naufrage, les 122 hommes d'équipage survivant repartent sous les ordres du lieutenant Barthélémy Castellan du Verney - le capitaine était devenu fou - sur un bateau de fortune fabriqué avec les débris du navire en promettant aux 88 esclaves rescapés de revenir les chercher. Cette promesse ne sera pas tenue car le gouverneur de la Réunion refusera toujours au lieutenant Castellan de lui fournir un bateau afin de retourner chercher les esclaves qu'il avait dû abandonner. Castellan finit par se décourager et quitta l'île de France pour rentrer en France.

En 1773, un navire passant à proximité de l'île Tromelin repère les rescapés et les signale de nouveau aux autorités de l'île de France. Un bateau est envoyé mais ce premier sauvetage échoue, le navire n'arrivant pas à s'approcher de l'île. Un an plus tard, un second navire, La Sauterelle, ne connaît pas plus de réussite. Il réussit néanmoins à mettre une chaloupe à la mer et un marin parvient à rejoindre les naufragés à la nage mais il doit être lui aussi abandonné par ses camarades qui ne peuvent accoster à cause de l'état de la mer et le navire doit quitter les parages de l'île. Ce marin fait alors construire un radeau sur lequel il embarque avec les trois derniers hommes et trois femmes rescapées mais ce radeau disparaît en mer à tout jamais, sans doute en 1775 ou début 1776.

Ce n'est que le 29 novembre 1776, soit quinze ans après le naufrage, que le chevalier de Tromelin, commandant la corvette La Dauphine, récupère les huit esclaves survivants : sept femmes et un enfant de huit mois. En arrivant sur place, il découvre que les survivantes sont vêtues d'habits en plumes tressées et qu'elles ont réussi, pendant toutes ces années, à maintenir un feu allumé alors que l'île ne possède pas d'arbre. Les survivantes sont recueillies par le gouverneur français de l'île de France qui les affranchit et décide de baptiser l'enfant Moïse.

Une horrible histoire à laquelle nous avons pensé en foulant les quelques arpents de terre que ces pauvres esclaves ont parcouru avant nous...

Nota : on lira avec intérêt le livre d'Irène Frain ayant pour titre celui de mon article et les recherches archéologique sur le site du Groupe de Recherche en Archéologie Navale

Je vous invite à regarder le court montage audiovisuel (2,32 minute) ci-dessous, en grand écran de préférence.

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